"Aux Gasy d'andafy" par VANF
Un moment de lecture avec le sourire de notre chroniqueur VANF (Express de Madagascar) à la plume vive et souvent acerbe, tout du moins piquante. On apprécie:
Exercice de style. Jamais encore, je n’ai essayé l’aller et retour « thème-version » de la « Chronique de VANF » au « Mamalan-kira » et vice-versa. Le texte qui suit a d’abord été rédigé en malgache pour un « Mamalan-kira » dans L’Express de Madagascar avant que l’idée ne me vienne d’une traduction, nécessairement large, plus dans l’esprit qu’au pied de la lettre, à l’usage du « Semainier » dans « L’Hebdo de Madagascar ».
« Ee ry akama, ee ry leiry e, ee ry chérie e,
izaho irery no aty
Ohatran’ny tany tsy misy olona aty,
izaho irery no aty
Mahatsiarotsiaro an’i Gasikara leitsy aho,
An-tanin’olona aty
Mbola tsy mety tafody foana leitsy aho, izaho ngôma aty
Dia mampamangy ny an’ny an-tanana leitsy,
Soava dia »
Rossy chante depuis son exil français la nostalgie de sa Grande île natale. Chaque Malgache de la diaspora pourrait fredonner tout aussi mélancoliquement ce spleen de Madagascar qui ne s’explique pas.
Vague d’émotions qui surprend autour d’un pot entre Malgaches de Londres ; dès les premières mesures entendues d’une chanson d’Erick Manana montant depuis une radio FM parisienne (« Mitanilanila ilay masoandro mody andrefan’iny ») ; la gorge nouée à donner une mélodie aux paroles de Mahaleo quelque part dans la banlieue de Washington.
Tout devient prétexte à retrouvailles pour conjurer la solitude de l’insulaire égaré loin de chez lui : fêter de nouveaux compatriotes qui débarquent tout juste ; parents qui viennent en vacances ; artistes malgaches en tournée. Les occasions du Nouvel An et du 26 juin font de larrons fidèles. Les Malgaches de la diaspora étaient censés partis chercher meilleure fortune et ne peuvent décemment rentrer bredouilles au pays. Comme ce n’est pas tous les jours qu’on gagne au Keno ou au PMU, et que l’aller-retour Paris-Tana-Paris n’est toujours pas au tarif « carte orange », il est plus facile qu’un peu du pays vienne à la diaspora puisque la diaspora ne peut aller au pays.
Les excédents de « voandalana » sont généralement tolérés au départ d’Ivato : anamamy, ramirebaka, ravintoto, ravimbomanga, bonbon coco, koba soigneusement choisi à Mahamasina, ramanonaka, mofo gasy spécialement commandé à Analamahitsy, fintsa exclusivement d’Ambilobe, « pâte de banane » estampillé Toamasina, achards d’Ambondromamy, arachides de Majunga. Des Malgaches qui dédaignent goûter à l’alcool tant qu’ils étaient à Madagascar collectionnent amoureusement du vieux rhum Dzama « 10 ans d’âge » pour leur tenir compagnie en Andafy, outre-mer. Quant aux bières étrangères, « Fischer », « Spaten » ou « Asahi », elles semblent bonifier servies dans des verres dédiés à la bière nationale THB.
Les Gasy d’Andafy ferment les yeux sur le prix parfois exorbitant de la THB en Andafy et se montrent prodigues des économies qu’ils étaient venus se constituer en quittant la poussière d’Antananarivo et la misère du tiers-monde. Au quotidien, on sait toujours se rappeler que des bazars malgaches existent désormais à Paris. C’est fou ce qu’un simple jus d’orange de chez Tiko semble encore plus « Vita Malagasy » pour peu qu’il est offert à bord d’un vol Air France au Malgache qui rentre vers son exil.
Les sculptures, marquetteries et rabanes, des stands de la route digue à Ambohitrimanjaka, banalisées en milliers de copies et imitations, finissent par lasser les meilleures volontés mais les Gasy de Mérignac, Virginie ou Harrow, leur redonnent une deuxième originalité en les exhibant fièrement dans leur salon. Il n’est pas jusqu’aux clips d’une banalité affligeante qu’on ne s’arrache, et les arrangements les plus approximatifs ou les chansons les plus mièvres qu’on endure patiemment simplement parce qu’ils viennent du pays.
Les Gasy d’Andafy se passent des tuyaux : tel bric-à-brac de Monge qui affiche « Madagascar » sur sa vitrine ; telle boutique d’« arts et meubles des mers du sud » qui a ouvert ses portes au Le Haillan avec des idées originales que les autochtones n’ont jamais su imaginer avec les palissandre, hazomena et katrafay du pays. On achète volontiers du banal fromage pour le
« poivre de Madagascar » dont on l’a assaisonné ; on se scandalise du nom « Tamatave » attribué à un modèle d’escarpin chez SanMarina ; on est embarrassé d’un chocolat noir « Madagascar » chez Lindt, d’un hamburger homonyme chez McDo, ou du film du même nom avec des animaux qu’on n’a jamais vus chez nous.
La diaspora malgache a honte qu’un documentaire ne montre des diversités de Madagascar que les oeuvres du Père Pedro ou les décharges publiques d’Andralanitra et d’Andriantany. Le président de la République fait salle comble auprès de la diaspora dont la principale préoccupation demeure son droit de vote. La diaspora malgache aime Madagascar, mais c’est l’amour qu’on porte à une porte : on la repousse plusieurs fois par jour. Les Malgaches de la diaspora francisent le nom de leurs enfants de peur que leurs hôtes n’écorchent leur patronyme en même temps qu’ils écornent leur visa de séjour. Fasse que cette diaspora malgache ne pleure Madagascar seulement après sa faillite.
Source: Haisoratra (merci IKo) et l'Hebdo de Madagascar