L'odyssée de Tattum

Odyssée sans frontière pour découvrir Madagascar, une enfant du pays, autrui et ailleurs. 

Au diapason du fihavanana [/2008]

17 janvier 2009 à 20:39 |  Catégorie  Myself

Le dernier post de la blogosphère malagasy que j'ai lu en 2008 est celui de Kisifi, "Veloma". A la lecture du titre, je me suis dit, Veloma (Aurevoir) qui? quoi? 2008? Non, Madagascar c'est fini pour lui sur une conclusion plutôt amère, mais qu'en tant que Malagasy je comprends en me mettant à sa place. Ou à la mienne...

J'ai souri à sa définition du fihavanana qui sonne familière sans être commune:

(...)j'ai rapidement trouvé ça pénible cette manière  merina  de ne pas regarder son interlocuteur dans les yeux, de ne pas poser les questions qui fâchent, de ne jamais donner son avis, de ne jamais contester, de ne jamais râler, de choisir systématiquement le consensus le plus mou quand il faudrait trancher dans le vif au risque de mécontenter certains. Cette manière aussi de vivre pour et par sa famille élargie, en laissant le minimum de place pour le reste du monde.
Ce comportement s'appelle, plus ou moins, le fihavanana.
C'est un concept flou qui se manifeste sous différentes formes. Les réunions de famille du dimanche par exemple, où tout le monde se force à sourire à en avoir des crampes aux lèvres. Où tout le monde est censé venir, et tant pis pour ceux qui ont envie d'aller voir ailleurs. Où l'escroc de la famille, celui qui doit de l'argent à tout le monde, qui a engrossé une  cousine et vendu la voiture que son neveu lui a prêté, ne sera jamais sermonné. Où on se dépêche de chanter tous ensemble, pour se rapprocher de l'illusion rêvée d'un choeur uniforme.

Elle ne m'offusque pas, ça m'amuse même, la trouvant raisonnablement emprunte de véracité. Pour bien des raisons fondées en ce qui me concerne, le "fihavanana" résonne en écho dans le néant du vide sidéral qu'il m'évoque, soit me fait grincer les oreilles soit encore me laisse perplexe, indifférente ou de glace... Bon, j'y ajouterai bien quelques pondérations, non pas pour défendre le pilier de la culture malagasy, mais basées sur le vécu et qu'il convient de mentionner.

En effet, il m'est bien arrivé de saluer ses hautes valeurs de solidarité, d'entraide et de cohésion familiale. Comme dans de nombreuses familles, chacun son sort, il y a ceux qui réussissent avec ou sans éclat, ceux qui s'enlisent, ceux qui partent trop tôt, ceux meurtris par le destin, ceux qui font le tour du monde, et ceux qui peinent à boucler les fins de mois. Dans ces situations, l'élan de soutien et de solidarité m'apparaît on ne peut plus naturel, partager même le peu qu'on a, rendre service, tendre la main, être présent. Et je suis bien plus confiante des efforts pour le fihavanana à Madagascar que dans les pays occidentaux par exemple. Cela est d'autant mieux lorsqu'on se soutient de notre vivant, regrettant parfois qu'il faille un départ pour nous faire réaliser que nous existons les uns les autres. Prendre soin des siens, les cocooner, les défendre, les protéger.

Et puis, il peut avoir enlisement du bien-fondé du fihavanana, emmuré dans l'antagonisme qui peut exister entre culture et développement. Là, je retrouve l'exaspération possible face aux non-dits, au manque de réactions et d'actions tout court, les éternels consensus "régressionistes" au nom du fihavanana qu'on se complaît à considérer comme du pacifisme.
Et puis, et puis, il peut aussi avoir détournement et perversion de toutes ces bonnes valeurs...

Enfant, j'en en ai retenu avant tout le respect des aînés, des raiamandreny (père, mère, grand-parents, oncles, tantes, etc..),  exprimé de l'élocution au comportement, ou encore dans les us. Par exemple, je ne devais omettre le "tompoko", marque de politesse et de respect, envers chaque adulte, pour chaque "bonjour", "merci", "s'il vous plaît", "aurevoir", "pardon", etc...
J'ai bien fini par feinter la pratique en répondant tout bonnement en français à l'adolescence, qui heureusement s'ensuit de davantage de sagesse, car je reste convaincue de l'importance de cette éducation. Ceci dit, aujourd'hui, dans un contexte professionnel, associatif, ludique, ou personnel, si j'entends un Malagasy amorçant le sujet par une allusion à "en tant que raiamandreny", je me dis sans l'ombre d'un doute: "C'est mal barré..." On confond souvent âge, expériences et compétences. Et il n'existe pas nécessairement de lien entre ces 3 facteurs.

Et il y a la perversion de la solidarité, de l'amour, de l'amitié. Trop bon, trop con. Trop naïf = entubé. Vous portez une étiquette "grosse poire très naïve" à votre insu. Dans ces situations là, les repères me dépassent quelque peu. Qui est de votre famille, qui est proche ou d'un certain degré, qui prie tous les dimanches, qui part en pélerinage annuellement, qui n'est même pas baptisée (vous), qui brasse beaucoup au nom du fihavanana? Et qui vous entube donc, oubliant sur le moment l'existence même du Décalogue...

Pourtant, la gestion de ces situations m'amuse beaucoup parce que je ne respecte alors aucune régle du fihavanana dans pareil cas. Et ça fait évoluer le fihavanana...

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » (Albert Einstein)

Ce qui est formidable, lorsque vous êtes trop naïf (et donc entubé bien profond), c'est vous qui êtes discrédité avec soin. Vous êtes attendu pour la leçon de moral, allez, on va dire par votre grand-mère, une personne de grande sagesse et que vous respectez profondément. Vous souriez en écoutant ce qui vous est reproché, que votre entubeur s'est empressé de lui rapporter.
Comme je lui ai alors dit: "Méfie-toi de ceux qui sont pressés de dire du mal des autres, avec ou sans tact." Bon, elle a moins compris quand j'ai ajouté: 'Méfie-toi des mails qui ne t'étaient pas destinés mais que tu reçois quand même. Plus exactement, du second expéditeur."
Une seule solution possible pour désamorcer la situation: m'excuser.
" M'excuser de quoi au juste?"
" Tu dois t'excuser parce que tu l'as offensé en tenant tête, or il est ton aîné."
" C'est formidable, je dois m'excuser alors que je me suis fait emplafonner?"
" Ben... L'erreur est humaine, il faut savoir pardonner. Mais en attendant, c'est lui l'aîné..."
"Et bien je rajoute une nouvelle régle depuis le jour de mes 18 ans: le respect mutuel. Entre adultes majeurs, sans considération de l'âge. Et je rajouterai, l'erreur est humaine, et le pardon divin. Je ne suis pas Dieu, pardi! Et ça m'arrange bien!"
Mon insolence n'est en rien une offense directe pour ma grand-mère, qui l'a bien compris d'ailleurs.

Ce qui est formidable, c'est que dans le fihavanana, on est persuadé que, mieux que les explications, le temps efface les plaies. Les jours, les semaines, les mois passent et un beau jour, on se réveille du pied droit, on s'accueille les bras ouverts, comme si de rien n'était, embrassons-nous jusqu'à la prochaine fois, enc...-nous puisque ce n'est pas la dernière fois...
Mon refus de m'abaisser à ma condition de benjamine a valu des excuses de la personne réellement en défaut, non pas auprès de ma petite personne, mais de mes parents. Mieux que rien, et ce fut un grand pas pour le fihavanana!
Ceci étant, je dois être une réincarnation d'un éléphant, je n'oublie jamais, sans pour autant nourrir de rancune (c'est trop gourmand en énergie), mais développant juste une indifférence qui ne me coûte absolument rien dans pareille situation. Ni joules, ni secondes, ni neurones.

Oh quelle surprise d'apprendre, votre billet pour vacances ensoleillées en main, que l'on vous propose de fêter votre retour chez votre entubeur...
" Euh... Non merci sans façon, faut-il quand même que je remercie l'intention et l'attention, mais sans façon vraiment ."

Oh quelle surprise de recevoir ensuite une invitation pour le mariage de sa fille. Qui n'a pas grand-chose à voir dans l'histoire, si ce n'est la réaction défensive en contribuant à vous discréditer, réflexe que je qualifierai de normal. Votre adresse a été communiquée avec soin par votre mère...
" Et je suis supposée faire quoi?"
" Venir au mariage ou lui répondre dans tous les cas."
" Pas un Joyeux Noël, ni une Bonne Année, ni un merci, ni merde avec un grand M, et je suis conviée comme une fleur..."
" Dans tous les cas, considère que tu as été invitée, donc que t'y répondes."

J'ai laissé traîner... Puis il y a eu insistance. Je ne fais jamais rien par devoir, je m'y refuse obstinément. Cela me permet de rester en cohérence envers moi-même. Même si plus tard, un de mes actes me semble surprenant, j'ai ainsi la certitude de croire qu'au temps t, mes actes et paroles sont ceux qui me correspondent le plus. Non au fihavanana-schyzophrène!

Noël passé, ne me souvenant pas si j'avais déjà fait une BA en 2008, j'ai donné suite. Avec l'assurance que mon message a été sincère, tel que je le pensais au moment précis donc, que le faire-part vita malagasy est très joli, et quoi de plus que de souhaiter à de nouveaux mariés un bonheur durable.

Mais je n'appelle pas ça du fihavanana... Hmmm... Du réseau social?


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Commentaires

Je n'aurai pas mieux dit que toi ce que je pense du "fihavananana". Bravo ton post est super,il faut savoir s'affranchir. Et comme on est encore dans le temps Bonne année et continue dans ta lancée positive. Bonne fin d'après-midi

par ranjiva , 18 janvier 2009 à 17:26 | back to top  

Mahaiza mamela heloka hono e! :-) Mais je te comprends.
Et bonne année 2009, je te souhaite une bonne santé, de blogguer plus :p et tout le bonheur du monde!

par Rija , 18 janvier 2009 à 17:43 | back to top  

taitra t@ torimasy i Tattum
tena manaikitra marina ny hatsiaka any atsinanan'i laFrantsa :-)
mirary soa e

par Rajiosy , 18 janvier 2009 à 18:52 | back to top  

je reconnais que je trouve franchement hypocrite les "parents" lointains qui, d' un coup, deviennent très familiers alors que le verre accompagnant la présentation officielle n'est même pas entamé... Qu'est-ce qui lui laisse présager que je ne correspond pas à la description de son pire cauchemar... Le "fihavanana" veut-il dire qu'il faut s'entendre avec tout le monde de la famille (jusqu'à quel ramification de la famille d' ailleurs?) quand bien même au fur et à mesure des discussions et des rencontres les avis et principes de vie divergent? ...
Bref, comme tu le décris bien, bien que je considère par principe qu'il y a du bon dans chaque personne, combien de fois se rend-on compte qu'on est vraiment "trop bon, trop con" sous prétexte qu'on veuille bien donner un sens à ce fihavanana, concept que personne ne veut clarifier une fois pour toutes mais sur lequel tout le monde semble tirer son épingle du jeu.
Serait-ce plutôt le "moramora"?

par saveoursmile , 18 janvier 2009 à 21:41 | back to top  

Bonne année 2009 à tous ceux que je n'ai pas encore eu l'occasion de saluer!

Ranjiva> Merci.. On a jusqu'au 31 janvier inclus ;)
S'affranchir tel est le terme oui, du carcan en somme. Pas tant des valeurs intrinsèques du fihavanana mais davantage du sens de l'adidy souvent emprunt d'hypocrisie, qui le dicte et l'emmure.

Rija> Bah, c'est une phrase qui m'est familière va!
Mieux et plus efficace que les excuses: réparer ses erreurs. Là, oui, j'y accorderai de l'attention.
Ou ne pas commettre d'erreur tout court.
Sinon, gagnants sont ceux qui optent de prier, beaucoup²,de voyager et péleriner, loin², et enfin de pêcher, sereinement².
Réparer ses erreurs enlèverait le côté facile "je te plante mon couteau, oups, pardon m'enfin pourquoi as-tu glissé?!" (sur un savon?)
Et la plaie se cicatriserait d'elle-même, jusqu'au prochain.

Rajiosy> Misaotra dia torakizany e!
Somnambule teo faona fa conzeléé ampitoerana. :D

Saveoursmile> Je dirai que si on est réellement cohérent envers soi-même, illuminé de lucidité, ôtant ces oeillères aussi gros que des ballons de foot, abandonnant la politique de l'autruche et ouvrant les yeux devant le miroir (si, si c'est possible): non, on ne peut s'entendre avec l'ensemble de sa famille, ni avec tout le monde en général. Je n'y crois pas, perso...

En soi, cela n'a rien de mal, tant qu'on continue à accepter mutuellement les différences, qui sont nécessaires pour tout équilibre. Mais justement la perversion du fihavanana tend à imposer qu'on s'entende par monts et vaux, artificiellement, dicté par les uns et les aînés...

Le fihavanana est le lien qui relie tous les Malagasy, au-delà du cercle familial. Il m'apparaît déjà moins indigeste dans le sens "amitié" du terme. Les rapports sont généralement plus droits, et l'on joue moins à l'autruche. Enfin, quand c'est le cas, je me dit: "chouette, des avant-gardistes!" :) Mais qui dit avant-gardisme dit rare ou peu commun...

par Tattum , 19 janvier 2009 à 22:06 | back to top  

Je me reconnais sur de nombreux points dans cet article. Et que dire dans le cadre professionel??? On avancerait plus vite et mieux sans ce carcan comme tu dis.

par Tahiry , 25 janvier 2009 à 01:50 | back to top  

Il faudra faire avec...

Si vous avez eu un tant soit peu une éducation malgache, vous n'y couperez pas. Vous avez le fihavanana en vous. C'est votre ID malgache. Que cela vous plaise ou non.
Bien sûr, toute mode de relations sociales comporte ses contraintes, ses absurdités mais la résolution des conflits est à ce prix.
Ce n'est pas pour rien que le fihavanana est invoqué à tout bout de champ dans le conflit politique actuel.
Dans l'absolu, Einstein a raison. Mais , en tant que malgaches, nous ne pouvons pas nous renier nous-mêmes. Il est plus difficile mais plus intéressant de faire le lien entre notre identité et la modernité.
Si on y arrive, on réussira ...

http://books.google.fr/books?id=rFmespPCewYC&pg=PA149&source=gbs_selected_pages&cad=0_1#PPA167,M1

par Ragasy mafyloha , 23 février 2009 à 17:29 | back to top  

Il faudra faire avec, parce que ça a toujours été ainsi? :)
"Ca a toujours été ainsi" figure parmi les phrases qui me font particulièrement grincer les oreilles.
Je n'ai pas grand foi en la fatalité ni au fatalisme.

J'insiste, je ne renie pas le fihavanana, ayant même commencé par faire son éloge, mais je refuse de le cultiver dans ses dérives et ses scléroses.

"Le fihavanana est invoqué à tout bout de champ dans le conflit politique actuel."
Je respecte ceux qui font appel au fihavanana, au fahendrena, mais se contenter de les prêcher suffit-il pour un miracle et non une issue durable, sans faire face aux réelles causes, dont ou d'abord culturelles, dans notre société? Nous sommes tous responsables. Notre manière de penser, l'esprit éternellement consensuel, l'hypocrisie pacifiste, l'art de la manipulation ou de la déformation...

par Tattum , 09 mars 2009 à 01:10 | back to top  

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