Précédemment, il y a eu:
Part 1: Etat des lieux: andafy n'est pas l'eldorado, va-t-on là où la vie nous mène?
Part 2: Qui rentrent, qui ne rentrent pas?
Part 3: Semblants de réponses et procrastination

Equilibre d'un couple mixte
Voici un sujet qui me tenait à coeur en 2005, et le fait d'être rentrée me ressourcer au pays en 2006 m'a permis d'avancer temporairement dans mes questions existentielles.
La jeune génération active à laquelle j'appartiens est confrontée au problème de concilier géographiquement carrière et vie privée. Sans même à avoir poussé l'exemple aux relations à distance entre l'un(e) à Madagascar et l'autre à l'étranger, l'observation est venue d'une discussion avec ma meilleure amie: "il aurait fallu qu'on ait fini nos études avant de rencontrer l' homme de notre vie, dans la ville où l'on aurait signé le CDI". Car dans le sens inverse, et pour peu qu'on ait choisi des filières intéressantes mais pas nécessairement porteuses sur le marché du travail, ce n'est pas toujours gagné, il faut parfois bousculer le destin. Par voie de double compétence certes, mais également le choix de qui suit qui.
Partie pour être une vraie carriériste, ayant décroché mon premier poste à 21 ans, promise à une rapide évolution, prête à sacrifier beaucoup pour réaliser mon rêve, j'ai néanmoins vite réalisé que la vie limitée au travail ne vaut pas grand-chose sans équilibre personnel. Equilibre d'un couple mixte.

Aussi, comme beaucoup de couples mixtes, on a déjà discuté du pays où vivre et travailler. Mais dans un contexte et environnement déjà bien plus ardus que ceux de nos parents chanceusement bien lotis (quel pléonasme!), les coups de tête ne sont pas envisageables. Ramasser le sac à dos et partir vadrouiller à la quête de l'endroit de rêve où bâtir notre hôtel, mouais... Beaucoup en parlent, mais je fonctionne beaucoup à l'intime conviction dans les décisions importantes, il semble qu'elle n'ait pas encore frappé à la porte à ce sujet.

Bégaiements
A bien y réfléchir, je n'avais pas besoin d'attendre 2006. Des faits en disaient long dès 2003... Pour des raisons trop longues à raconter, un poste m'attend (ou devrais-je parler à l'imparfait? l'histoire ne précise pas combien de temps il m'attend) dans la même entreprise où j'ai travaillé avant de poursuivre mes études en France, avec de nombreux privilèges de choix personnels. D'autant que je développerais volontiers une culture d'entreprise pour cette boîte, appartenant à un groupe multinational, leader dans son secteur, visionnaire, et soignant ses ressources humaines. Parfait portrait.

Mais nul n'est infaillible. Convoquée à un entretien pour discuter de tout cela en 2003 justement, je suis arrivée confiante, rôdée dans les questions pièges, sûre de moi en terrain connu. Un premier échange avec celui qui fût mon directeur, d'origine bretonne, avec qui j'ai toujours nombre de sujets à échanger. Puis entretien surprise avec la responsable Ressources Humaines. Brève présentation, et échanges des points communs de nos parcours, elle, a ramené son mari vazaha au pays, puis la fameuse question qui m'a fait trébucher:
"Nous réitérons notre volonté de travailler avec vous, mais tout d'abord, êtes-vous prête à rentrer?"

J'ai bégayé comme jamais, réalisant tout d'un coup qu'avec toute mon assurance, je ne m'étais pas préparée à cette question. Pas faute de ne pas l'avoir envisagée, mais parce que je n'ai toujours pas la réponse spontanée à ce jour.
"Qui ne dit mot consent", je suis loin d'être convaincue...

Pourtant privilégiée
Cerveau ou pas cerveau? Au cas où l'auto-définition s'avèrerait trop prétentieux, j'ai trouvé de tristes chiffres imparables pour de suite basculer dans le camp des ultra-privilégiés, bien qu'on soit toujours gêné de le reconnaître.
En effet, seuls deux Malagasy sur 1000 atteignent l'enseignement supérieur, et un étudiant sur deux quitte l'université au cours de sa première année. Ainsi, les licenciés universitaires forment le tiers des chômeurs de moins de 30 ans, et l'éducation ne contribue qu'à 3.8% du PIB. (source: Malango)
Effrayants comme chiffres, non? Et de me dire, oui, je fais partie de ces infimes 2‰... Voire même des 1‰ ayant survécu à la première année et achevé son parcours. Je ne peux alors qu'éprouver une reconnaissance éternelle pour mes parents pour m'avoir permise d'accéder à des études de qualité, avec la très fière conscience en plus de n'avoir jamais rien volé à l'un des miens ni pillé mon pays pour cela.

Pourtant loin
Plusieurs de ma promotion ont émis la ferme volonté de rentrer avec leurs acquis pour contribuer au développement du pays. A commencer par mes deux meilleures amies connues au lycée. L'une, ingénieur chimiste, a l'entreprenariat dans le sang, c'est de famille, et elle m'étonne toujours à chaque nouveau projet car à première vue, son idée semble saugrenue, le marché inexistant, mais elle arrive toujours à prouver le contraire, j'en suis profondément admirative. La seconde, ingénieur agronome, est rentrée la tête pleine de projets au service des paysans malagasy, et a beaucoup apporté au sein d'une ONG. Mais elle a dû renoncer à une bonne partie de son ambition altruiste et de son transfert de savoir et de technologie, en cherchant un poste avec un meilleur salaire car il faudra bien s'émanciper sans l'éternel coup de pouce des parents, mais pour une cause moins noble. Sa situation résume celle de nombre de personnes rentrées que je connais.
Tout comme ma soeur qui me relate ses périples professionnelles, le salaire proposé en signant un contrat de cadre supérieur, les conditions de travail, les attitudes, etc... dont beaucoup d'éléments appellent à la révolte.

Alors moins courageuse pour affronter cela, ou planquée derrière son équilibre géographique?
Pour rentrer, je ne devrais rien regretter. Ni ce que je laisserais derrière moi, ni la cause pour laquelle je voudrais m'investir dans mon pays, ni le salaire pour des projets que je souhaiterais réalisables où que je serais, ni cet équilibre avec peut-être la qualité de vie en plus, ni n'avoir à parler de business en parallèle de son poste pour fignoler ses fins de mois, etc, etc, etc...

En attendant, je redescends sur terre. Fin temporelle...