Introduction au famadihana
22 août 2006 à 23:45 |
Madagascar| Culture
Le famadihana, ou retournement des morts, représente un des piliers de la culture malgache. Les quelques fois où j'ai abordé ce sujet avec mes amis non-malgaches, j'ai remarqué une différence de réceptivité de la notion ainsi que de l'image de la mort selon les individus. J'y pense car nous sommes actuellement dans la saison des famadihana (juillet-août).
Cet article, Anthropologie de la mort, introduit et exprime mieux que je ne pourrai le prétendre ces rapports que nous avons par rapport à nos défunts. Extrait:
Le fait de savoir que les hommes doivent tous mourir ne suffit pourtant pas pour rassurer l'individu sur sa propre mort. C'est pourquoi, dans de nombreuses sociétés d'hier comme dans celles d'aujourd'hui encore, les différents mythes thanatiques doivent être doublés par toute une série d'actions rituelles (toilettes du cadavre, veillées funèbres, premières et secondes funérailles, don d'habit et de sa part de richesse au nouveau défunt, …) pour tenter de colmater précisément la brèche provoquée par la douloureuse disparition d'un être cher. Pour ces sociétés là, il s'agit d'inscrire collectivement la mort à l'intérieur de la vie et ce, en s'appuyant sur l'efficience et sur la dynamique de la démarche symbolique par rapport au poids sclérosant de la réalité brute et immédiate. Dans un tel contexte, la mort revêtira toute une autre signification. Elle cessera, pour les différents acteurs sociaux en phase avec leur ritualité, d'être perçue comme étant cet événement sans appel, d'ordre uniquement biologique, qui rend impossible toute possibilité de changement. Au contraire, grâce aux rites funéraires, la mort devient ce par quoi le défunt n'a fait seulement que « changer de peau » (miova hoditry) , lui permettant d'accéder ainsi à une autre dimension de l'existence, invisible celle-là, mais qui reste néanmoins aussi réelle, et peut-être même plus exaltante et plus épanouissante encore que celle qu'il apprécie tant actuellement.
A Madagascar, le défunt est le personnage principal à partir duquel s'articulent les rites funéraires. C'est donc en fonction de l'intégration sociale de ce dernier, de l'importance du rôle social qu'il a pu jouer durant sa vie au sein des communautés villageoises que les survivants vont devoir se mobiliser plus ou moins massivement pour lui. Selon une telle logique, les rites funéraires restent finalement l'une des grilles de lecture apparemment les plus pertinentes pour mesurer la surface sociale ainsi que le poids politique du défunt et de son groupe lignager. Etre pleuré par toute la communauté des vivants d'une part, rester longtemps présent dans la mémoire collective des générations à venir d'autre part, signifient dans un tel contexte que l'on a su mener une vie humainement bien remplie et socialement reconnue. Par ailleurs, cette affection profonde et cette mobilisation collective des survivants lors des funérailles doivent être également interprétées comme étant des gages de réussite en vue de la pleine insertion sociale du nouveau défunt au sein de la « communauté des ancêtres » (fianakavian'ny efa nody ho razana).
Rupture, marginalité et intégration sont donc ici les trois temps forts qui ponctuent ces rites funéraires. En un mot, ces rites ont pour fonction essentielle de faciliter le passage du monde familier des vivants à celui tout à fait autre des morts, tout en assurant aux survivants la tranquillité des jours qu'ils ont encore à vivre. De la « mort surprise » à la « mort reprise » : telle est donc la métamorphose opérée grâce aux rites funéraires.
Les secondes funérailles (famadihana, faminosan-damba, asa razana) sont donc, pour le cas de Madagascar, l'occasion des pratiques ostentatoires dans lesquelles il est effectivement nécessaire de faire preuve de prodigalité effrénée en dons et contre dons, condition nécessaire de resserrement des liens sociaux entre les différents groupes lignagers d'une part, entre les vivants et les morts d'autre part. La stratégie est certes économiquement coûteuse mais qu'importe si elle s'avère socialement efficace aux yeux des différents partenaires de cet échange à la fois symbolique et réel. Finalement, la mort n'aura été, pour le défunt, qu'un accident de parcours, qu'une simple rupture lui permettant dorénavant de « vivre » autrement. La force mortifère qui a frappé et qui a déstructuré momentanément la famille du défunt n'a eu, en dernière analyse, aucune emprise réelle et définitive sur la vitalité festive et sur la capacité organisationnelle de l'ensemble de la communauté des survivants. Au temps du désordre et de l'affliction des premières funérailles (fandivaiñaña,) l'on est propulsé ici dans le temps de la joie, de la fête et de la re-naissance post-mortem, faisant ainsi des secondes funérailles une sorte de rite de passage en vue de l'intégration sociale du défunt au sein de la communauté divino-ancestrale.
A Madagascar, comme en Nouvelle-Calédonie par exemple, les rites funéraires sont l'un de ces précieux ferments de la cohésion sociale du groupe et du resserrement des liens sociaux des survivants. Face à la force dissolvante du temps, eu égard aux jeux et aux enjeux de la course à la différence que suscite toute vie en société, ces rites funéraires sont des « temps forts » dans la recherche et dans l'affirmation d'une identité personnelle et collective toujours à innover et à renouveler à chaque instant. Dans ces deux îles, respectivement l'une dans l'Océan Indien et l'autre dans l'Océan Pacifique, tout groupe lignager ou toute ethnie a ses pratiques ancestrales en matière de rites funéraires et tient autant que faire se peut à les préserver et à se les voir respecter par d'autres, sans pour autant essayer de les imposer aux autres. Etre privé des rites funéraires conformes à son statut social et ne pas avoir accès à son tombeau ancestral signifient que l'on n'a pas joui de ses droits fondamentaux en tant qu'être humain. C'est là une mort sociale sans appel, la plus terrifiante et la plus humiliante de toutes les morts possibles. Et l'insulte la plus douloureusement ressentie dans une telle organisation sociale est la dévalorisation de la personne humaine à travers ses ancêtres ( asaha razana ; tevateva razana ) . Ici, comme là-bas, la terre où reposent les restes mortels des ancêtres est le lieu privilégié d'ancrage d'une recherche identitaire toujours à renouveler, toujours au quotidien. Ici comme là-bas, la « terre ancestrale » (traduction littérale du terme malgache tanin-drazana ), avec ses écosystèmes, est ce qu'il y a de plus sacré ( masiny ). Corps social et spirituel à la fois, cette « terre ancestrale » ne peut être « ni vendue, ni échangée » ( tsy amidy , tsy atakalo) : elle est inaliénable et l'on est souvent prêt jusqu'au sacrifice suprême pour la sauvegarder dans son intégrité. Car c'est là que « dorment les esprits des ancêtres » ; c'est là également que ceux des générations d'aujourd'hui, une fois libérés de leur enveloppe charnelle visible, jouiront, eux aussi, du repos éternel puis fusionneront, à leur tour, avec les éléments constitutifs du milieu ambiant (l'eau, l'air, l'obscurité, la lumière, les roches, les animaux, les arbres, le bruit, le silence,…) pour se transmuer progressivement en puissances nourricières, au service des générations de demain.
Commentaires
Sur ce je m'envole pour mes dernières tortillas avant longtemps. J'ai distillé qq posts qui s'élanceront dans le temps, pour combler l'attente durant (mes vacs certes, puis) mon changement de cap. A bientôt!
une fete
Post tres complet comme d'habitude, Tattum :). L'aspect couteux du famadiana est souvent neglige et pourtant c'est un investissement assez consequent en general pour une famille. C'est aussi une belle fete,meme si parfois triste, pour celebrer la famille au complet et la memoire des defunts.
aah!!
Ah les vary be menaka! un peu difficile pour la digestion mais comme c'est bon! ;-)
Tankafatra
Pour un autre regard sur le sujet, si vous avez l'occasion de voir le DVD Tankafatra.
Voici ce qu'en dit son réalisateur :
RAKOTOMANGA, alias « Rapiedidy », paysan de la commune rurale de TANKAFATRA (La-ville-dans-laquelle-on-a-laissé-un-message), s’était toujours étonné de la main mise du christianisme sur les Terres de ses Ancêtres.
Il profite de la venue de RASOLO, l’auteur-réalisateur, pour montrer à ses compatriotes, ainsi qu’aux Amis-au-delà-des-mers, un aperçu de la vie des paysans de l’Imerina (région des Hautes terres de Madagascar).
Il va vous décrire le « Famadihana » - renouvellement de linceul des morts -, un des rites de la religion traditionnelle malagasy.
Car pour RAPIEDIDY, « la tradition est comme une chèvre à barbichette : héritage paternel, on ne jette pas ; fardeau maternel, on ne s’en prive guère ! »
Iko,
PS. Ce message me permet de saluer ici Tattum que je lis de temps à autre dans mes virées bloggueses.
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=38838&pid=2443314
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :













