Il y a une chose qui me fait sourire lorsque je feuillette rapidement des guides sur Madagascar au rayon Voyages de ma librairie préférée: le paragraphe "Toursime sexleu". On n'incite pas bien entendu, on dissuade et prévient certes, en toute diplomatie. Comme ça, c'est dit. Je suis un peu plus dubitative par contre sur l'impact du message que cela peut avoir à la lecture d'un guide entier. On vend du voyage avant tout... L'objet nous appartient, majeurs, vaccinés et responsables que nous sommes!
Le sujet en lui-même ne me fait pas du tout sourire par contre, c'est même le sujet qui fâche. Celui qui fera que si je rencontre quelqu'un sur ma route dont c'est la seule raison de son déplacement, ça ne se passera pas bien du tout... Je n'aurai ni l'égard ni la raison de me restreindre de sortir ce que j'ai à vomir sur ce genre de personne. Mais... Il convient de recadrer aussi les limites du toursime sexleu, pour peu qu'elles existent. Sous forme d'anecdotes vécues.

Sea, sun and sx
La conversation qui m'a le plus marquée à ce sujet a eu lieu dans un bar, quelque part sur la côte. Je me suis arrêtée à un épi-bar (épicerie-bar) pour me désaltérer d'un coca bien frais, après une journée bien chargée. Je m'installe dehors, où il y a 3 ou 4 tables. Sur ma droite, deux femmes sirotent leur bière. Commencent les éternels "borizano, borizano", qui me sont bien entendu adressés bien que je n'ai sonné aucune cloche, et que je laisse pisser. Voyant que la provocation n'a aucun effet sur moi, elles s'invitent à ma table. Elles semblent me connaître, de visu du moins, elles savent où je travaille.
" Vous les femmes Merina, on vous comprend pas. Vous étudiez, puis vous passez votre vie à bosser, avec le schéma classique de la fin des études, du mariage, du travail pour économiser, faire des enfants, puis se faire construire une maison, et vous êtes heureuses ainsi."

Voyant que le dialogue devient un peu plus constructif, je réponds enfin.
"Ta vision est pertinente (essayez de dire ça en malgache!!). Je ne vois pas en quoi ça pose un problème et en quoi nous ne devrions pas en être heureuses."
"Ce n'est pas une vie intéressante, elle est même ennuyante. Tandis que nous, nous nous levons le matin, et nous ne pensons qu'à manger, serbai et faire la fête. On gagne de l'argent rapidement et on s'achète une R4, on construit peut-être une petite maison, les enfants grandiront car c'est ainsi. Et pas de mariage ici, nous ne contentons pas d'un seul homme dans notre vie, elle serait trop triste."
Au moins, elles avaient le mérite de savoir ce qu'elles voulaient dans la vie!
Mais je tiens à préciser qu'il s'agit bien d'une anecdote vécue, et qu'en rien cela ne généralise la situation ni la vision des femmes malgaches.
Effectivement, rares sont les personnes mariées ici, un comportement plutôt marginal au cadre malgache.
"Chacun sa vision des choses. Tu juges mon mode de vie, mais tu vis comme tu veux, et il n'y a pas de raison que nous n'en fassions pas de même! Qu'est-ce que vous avez contre le fait de bâtir une vie?"
"On ne sait pas combien de temps on a à vivre sur cette terre, alors autant en profiter à fond! En plus, il y a de l'argent facile, pourquoi on s'embêterait à suer? Il y a plein de cons avec le portefeuille bien rempli et qui ne demandent qu'à les dépenser! Pourquoi s'en priverait-on?!"
"Cons, c'est comme ça que tu qualifies ces touristes alors?"
Elles éclatent de rire. "Ben oui c'est des cons, ils croient nous en mettre plein la vue avec leurs billets, mais c'est nous qui menons le jeu. Puisqu'ils sont venus pour dépenser, on va les faire dépenser!" Nouveaux rires.
La situation me dépite quelque peu, mais j'ai tout de même la satisfaction qu'elles ne se laissent ni impressionnées ni écrasées par ces touristes verreux.
Elles poursuivent:
"Pour nous, vous les femmes Merina, vous n'êtes que des coincées."
"Et vous, avec votre mode de vie, vous apparraissez à mes yeux comme des putes. Est-ce mieux?"
"Mais on s'en fout que vous nous appelez ainsi, qu'importe comment on nous appelle, du moment qu'on puisse en profiter tous les jours que Dieu fait et qu'il y ait des touristes à pomper!" s'exclament-elles. Etrange que d'invoquer Dieu dans pareilles conversations, mais je n'allais pas m'engouffrer dans un autre sujet délicat.
"Chacun son truc et sa vision des choses. Vous avez encore la chance de vous imposer par rapport à ces gens-là, mais ce n'est pas partout pareil..." leur dis-je en me levant.
Les jours d'après, j'ai eu droit à des coucous presque sympathiques de ces deux jeunes femmes que je rencontrais souvent sur ma route...

La dignité en moins
Dans une autre ville, on aimait bien sortir en boîte de temps à autre avec mes colocs et amis. L'ambiance musicale est sympa mais il faut également composer avec le ballet des filles de joie, et la chasse ouverte à double sens. J'observais souvent dépitée... Et en colère, car ici, elles n'imposent rien du tout, c'est du gibier presque. Un soir, je vois donc celle que je surnommerai la "star locale du exse". Il existe dans cette ville une travailleuse du sexe qui me faisait froid dans le dos à chaque fois que je la voyais. J'ignore comment elle est tombée là-dedans, une chose est sûre: elle n'en est pas sortie indemne. Défigurée avec une bouche énorme, ridée alors que les Malgaches ne le sont pas tant que ça, d'autant qu'elle devait avoir la quarantaine au plus, la voix cassée, des cicatrices sous le cou, etc... Un corps complètement abîmé, elle avait un problème de hanche, et donc dans la locomotion... Je ne peux décrire décemment ce qui est ou est devenu vulgaire: on avait l'impression lorsqu'elle marchait, qu'elle avait une bouteille entre les jambes... Son affiche était régulièrement placardée en annonce de film, nopor donc, dans plusieurs cinés gasy. Elle en avait l'air fière, en se jettant ainsi à corps (déjà) perdu dans la déchéance, plus aucune blessure ne devait avoir d'effet sur elle. Ce ne sont pas des jugements que je lui porte, mais des questions que je me demandais intérieurement à chaque fois que je la voyais... C'était vraiment pathétique. N'existe-t-il pas d'autres moyens de subsister, la dignité en plus?

Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es
En invitant deux copains français à venir quelques semaines au bord de la mer, j'ai vécu une situation qui m'a amenée à me poser la question: "où commence la prostitution?"
Alors que nous trainions sur la plage, je me fais aborder par une fille que je n'avais encore jamais vue. Elle entame naturellement la conversation avec moi, puis s'incruste en douceur dans le groupe. Et la voici invitée parmi nous à dîner, sur proposition de mon oncle chez qui j'étais hébergée. Il a cru qu'on se connaissait de longue date vu le ton. Pourquoi pas, elle a l'air sympa, ouverte, très à l'aise. Et puisque l'ambiance est au rendez-vous, on décide de continuer la soirée en boîte. Le lendemain, elle s'est retrouvée avec l'un des copains. Ils ont filé le parfait amour de vacances durant tout son séjour. Mais il a bien fallu que ce beau prince reparte un jour. Je restais donc avec cette nouvelle copine dont je ne savais rien, si ce n'est qu'on a bien rigolé ensemble depuis 2 ou 3 semaines. Sitôt la voiture de mes invités hors de vue, elle s'exclame: "Un de perdu, dix de retrouvés!" Et le soir même, je la vois au bras d'un italien, la semaine d'après un suisse, etc, etc... Ah non, ce n'était écrit ni sur son front, si dans son code vestimentaire, nulle part qui ait pu la trahir. Et je n'avais rien vu! Elle travaillait pourtant dans une petite agence de voyage, mais il lui était vital de se faire entretenir, et tant qu'à faire, par plusieurs hommes, chacun à son tour!

Tout ça en intro à ce que je pense du tourisme seuxel, qui explique peut-être pourquoi ce sujet est si souvent abordé en demi-tons dans les guides, différentes facettes où le touriste verreux insignifiant dans son pays n'est pas le seul à être pointé du doigt. Demeurent les autres facettes...

To be continued...

Edit: Suite "Dites-le, avec des fleurs"