Vous êtes quelques-uns à être de retour de voyage de Madagascar et avez tenu à me faire part de vos impressions, merci. Tout comme je suis contente d'entendre que les gens en reviennent toujours ravis, des images plein la tête, touchés par l'accueil et la gentillesse des Malgaches, "pauvres pour beaucoup mais dignes: une belle leçon de vie".
J'aime lire les impressions d'un point de vue extérieur ou passager, qui ont tendance à décrire le vif du sujet, des réactions à chaud qui distinguent peut-être les détails qui nous apparaitraient banaux...

Une chose est sûre: à l'heure où le discours social ambiant devient de plus en plus malsain en période de pré-élections (que dire lorsqu'il sera l'heure!) en France; où il va devenir décidément plus compliqué, plus fastidieux encore d'être étranger dans ce cher pays des Droits de l'Homme (heureusement qu'il existe d'autres pays à mieux vivre); je ne suis pas mécontente de me trouver bien intégrée d'une part, et de figurer parmi les étrangers de couleur qu'on pointe le moins du doigt d'autre part.
Cela rassure qu'à chaque fois que je me présente, j'observe que les gens semblent toujours ravis de connaître des Malgaches. Et à défaut, ils vous réfèrent, si besoin est, aux insulaires des DOM (Martinique, Nouvelle-Calédonie,etc...), pour le sourire paraît-il...

Un commentaire d'un heureux voyageur de retour de Madagascar m'a interpellée, et d'un commun accord, j'ai choisi d'en discuter ici. "Les Malgaches sont des gens vraiment formidables, gentils, accueillants et simples. Mais est-ce que je me trompe en avançant que les rapports ne sont pas toujours aussi simples entre Malgaches, et qualifiant certaines situations de racisme?"
Je ne me tromperai pas de beaucoup en affirmant qu'il s'agit là d'un des sujets dont les Malgaches aiment le moins aborder, "le sujet qui dérange" en sorte. Pourquoi pas en discuter ici, tout en précisant une nouvelle fois que comme à l'accoutumée, je me base sur mes expériences personnelles à travers la Grande Ile, et ne suis ni journaliste ni sociologue... Cela engage les doigts de Tattum sur son clavier.

Si l'on reprend les faits chronologiquement, les susceptibilités et les réactions d'aujourd'hui sont liées à l'histoire même de l'Ile, et plus particulièrement à sa conquête et à son peuplement au XVIIIè siècle.
Ce sujet délicat distingue généralement ceux des hauts-plateaux, l'ethnie des Merina (encore surnommés Ambaniandro ou Borizano pour "bourgeois") et ceux des côtes, toutes ethnies confondues, les Tanindrana.
Durant mon enfance où toutes ces notions me dépassaient quelque peu et mon adolescence où l'on en prend conscience, j'ai souvenir de bribes de discours politiques agressifs préchant le rejet de l'autre, par les dangereux despotes, impotents de surcroît, qui faisaient office de présidents de la république. A défaut d'être efficace, de faire avancer le pays et dans l'impossibilité d'asseoir une reconnaissance nationale, que reste-t-il de mieux à faire si ce n'est diviser pour mieux régner?
Les propos agressifs et racistes conduisent à des répliques tout aussi radicales. Dans les années 90, un journaliste à la plume incisive (et très stylée), que je préfère ne pas citer, avait écrit: "Je suis Merina avant d'être Malgache". Il y eut des pour, et des contre, en tout cas, j'accorde que de telles réactions ne peuvent contribuer à pacifier un peuple, insulaire de surcroît...

Pourtant, de l'ensemble de mes voyages dans mon pays, je peux affirmer que les Malgaches aiment leur prochain, qu'ils sont curieux de l'étranger, du vazaha, et sauf en cas d'impair grave ou de comportement colonialiste, ils sont très accueillants, parfois discrets mais ouverts. De caractère donc, et pacifistes, sans quoi serions-nous probablement tombés plus profond, nous aussi, dans les griffes de la Françafrique...
Pour autant, il m'est arrivé de subir des réactions ou des propos provocateurs. Historiquement, les manifestations anti-Merina qui ont fait parler d'elles, parfois meurtrières, ont eu essentiellement lieu dans le Nord de l'île. C'est tristement déplorable... En l'occurence, je ne garde pas de bons souvenirs de mes premières vacances à Antsiranana, l'ambiance était très tendue, et la famille chez qui on était dormait armée... On a connu des vacances plus sereines heureusement...

Au fil des ans, avec la maturité et les voyages formateurs, j'ai cherché à comprendre par moi-même ce rejet qui me concernait parfois.
Ce n'est jamais plaisant lorsqu'on arrive quelque part et qu'on est fustigé à mi-voix de partout de "borizano, borizano". La première fois, c'est destabilisant mais on ne le montre pas! Et on m'a vite expliqué. Et c'est aussi ridicule qu'en restant indifférente, ne réagissant pas à la provocation (pour répondre quoi de toute manière?), et engageant normalement la conversation notamment lorsqu'il s'agit d'un vendeur, la personne finit par se calmer et finit même sur un ton sympathique, valables pour les fois prochaines. On aspire à une meilleure approche pour sympathiser tout de même... Le tout est de ne pas arriver le torse bombé ou de haut.

Ce n'est pas plaisant du tout lorsqu'on débarque sur une île, toujours au Nord, loin des îles touristiques comme Iranja, Tanikely ou Komba, et que la première chose que vous lisez est un panneau: "Fady merina"... Là, il fallait comprendre absolument... D'autant qu'on était surpris car on était arrivé dans l'art des choses et qu'on a été bien accueilli. Cela facilite d'autant plus pour poser la question sur ce panneau qui dérange.
L'art des choses? Les gens apprécient toujours qu'on s'exprime de préférence dans la langue locale lorsqu'on arrive chez eux. C'est valable partout je pense. Il y a effectivement le malgache officiel, mais à chaque ethnie et zone géographique son dialecte, avec un vocabulaire plus ou moins commun. Ce n'est pas toujours évident mais j'ai toujours fait l'effort. Il en existe un pourtant avec lequel je ne suis ja-mais arrivée: l'antandroy. Il ne me comprend pas et moi non plus, la plupart des mots de vocabulaire diffère! C'est assez déroutant mais on y arrive tant bien que mal, je ne sais pas comment à vrai dire.
Les gens apprécient également que l'on salue le chef du village lorsqu'il s'agit d'un village donc. Entre Malgaches, on le fait rarement, et c'est dommage car ça ouvre bien des portes et des conseils précieux pour visiter sereinement le coin. Et ne jamais oublier que nous arrivons en tant qu'invités (si acceptés) et non en conquérants dotés du savoir absolu.

En expliquant cet "art des choses", je viens en fait d'avancer la principale raison des éventuels rejets des Merina. Il apparaîtrait que nous (car je suis Merina) serions particulièrement arrogants lorsque nous débarquons quelque part, trop sûrs de nous, persuadés de détenir la seule raison et la seule vérité. Par ce comportement, nous bafouerions la manière de vivre des autres, leurs croyances et leurs certitudes. Je m'exprime au conditionnel car cela arrive en effet, et c'est affligeant, mais je ne voudrai pas généraliser à commencer par ma personne (je ne suis pas journaliste donc exprime pleinement mon opinion!). Il arrive aussi qu'on nous colle cette image et même dans le cas échéant, on est psychologiquement perçu ainsi.

Le fameux panneau "Fady merina" sur cette île existait, confortant ce que l'on reproche à certaines attitudes. Quelques années auparavant, il paraît que des Merina y ont débarqué pour la journée, acueillis par le chef du village. Le premier conseil a été le rappel des fady (tabous,interdits), chers à l'ensemble des Malgaches, parmi lesquels figurait un arbre sacré. Or, par mégarde, oubli ou affront, quelqu'un a uriné derrière l'arbre! Depuis le panneau existe...
Tout bon Malgache est sensé respecter les fady à la lettre. Il en existe davantage sur la côte que sur les Hauts-Plateaux. Même si cela peut parfois apparaître comme tenant de la superstition, rien ne justifie le non-respect...

Ma plus belle (et unique à vrai dire) leçon de vie avec les miens, je l'ai vécue dans le cadre d'un projet qui a rassemblé 15 Malgaches. Nous venions d'un peu partout (carte pour se repérer): Antandroy de Fort-Dauphin, Antaimoro de Mananjary, Betsileo de Fianarantsoa, Betsimisaraka de Toamasina, Mahafaly de Toliara, Merina d'Antananarivo et Antsirabe, Sakalava de Mahajanga, Tanala de Faranfangana, Vezo de Morondava. La seule fois de ma vie où je me suis retrouvée avec les miens issus d'un maximum d'ethnies qui composent mon pays... Il y a eu plusieurs phases: faire connaissance et découvrir nos unités et nos différences, se familiariser avec les variantes de la langue malgache bien que le projet était réalisé en français, apprendre à travailler ensemble avec nos backgrounds respectifs. Cela n'a pas toujours été facile, les échanges d'idées allaient bon train et provoquaient parfois des débats, sans jamais se disputer pour autant. Personnellement, j'avais beaucoup de mal à entendre et à admettre la phrase: "on fait ainsi car ça a toujours été ainsi et il n'y a pas de raison que cela change"... Ca m'est totalement contre-nature et j'ai ardument plaidoyé pour une adaptabilité des mentalités aux enjeux et réalités d'aujourd'hui. Une fois que chacun s'est adapté à l'autre, tout s'est très bien passé, et l'on n'a plus jamais fait référence à nos appartenances ethniques, si ce n'est pour blaguer dans la bonne humeur.

Ca me motive particulièrement car je n'ai pas besoin de sortir de Sciences Po pour penser à haute voix que dans un conflit ou dans une guerre (armée ou idéologique), il n'y a qu'un seul gagnant: celui qui pompe vos richesses pendant que ce dernier vous aide à vous entretuer. Et la jeune génération dont je fais partie contribuera assidûment pour que cela n'arrive pas.